Evénements design

Jean Louis Frechin : « On est au cœur du produit quand on parle de design »

17 août 2020

Le design constitue une part souvent négligée dans les projets numériques des jeunes pousses. Le designer Jean Louis Frechin, nous explique pourquoi il devrait être au cœur des préoccupations des entrepreneurs.

Jean Louis Frechin, précurseur du design numérique en France
EuraTech

Dans le cadre de Lille Métropole 2020, Capitale Mondiale du Design, nous avons rencontré Jean Louis Frechin*, un des grands designers français contemporains. Il est le commissaire de l’exposition Designer(s) du Design qui ouvrira ses portes au Tripostal à partir du 16 septembre.

A cette occasion, nous lui avons demandé de nous expliquer pourquoi le design, et notamment le design numérique, joue un rôle primordial pour les startups. Quelques conseils pour les startuppeurs de la région des Hauts-de-France, à laquelle Jean Louis Frechin est profondément attaché.

Pourquoi les startups devraient prendre un peu plus le design en considération ?

Le Design est critique. C’est le chaînon manquant entre les technologies et les usages. Malgré cela, en France les services ou les produits sont souvent portés par des ingénieurs de très bon niveau, mais qui ont une difficulté à comprendre l’utilisateur, et clairement l’esthétique, c’est-à-dire la symbolique des formes. En France, l’ingénieur fait tout ! Nous avons beaucoup d’ingénieurs de génie – et c’est une chance-, mais on a beaucoup moins de produits qui se vendent. Cette omniprésence de l’ingénieur est ce que j’appelle « le rêve de Geppetto » : comme avec Pinocchio, on fait un produit à son image en résolvant un problème. On peut alors croire que faire appel au design est une forme de renoncement à devenir l’inventeur de son produit. Il n’en est rien ! Le design est là pour aider à mettre au monde un projet et accompagner l’entrepreneur. Sûrement ne pas le remplacer.

Le design, c’est l’écart entre une technologie et ce qui en fait un produit pour les utilisateurs. Cet écart est souvent comblé par le marketing, mais celui-ci n’a pas de pouvoir d’action sur le produit lui-même. Aux côtés du CTO on devrait donc voir plus souvent un Chief Design Officer ou un Chief Product Officer parce que le design c’est d’abord le produit, l’offre, c’est-à-dire la transformation de quelque chose d’abstrait en quelque chose qui sert dans la vraie vie.

Paradoxalement, grâce à Parrot ou Withings, ce sont des startups qui nous ont rappelé que le design est important. On n’a pas à expliquer ce qu’est le design à des entrepreneurs dans le numérique, mais on doit les aider à en comprendre l’utilité profonde. C’est un progrès dans le retard français sur la perception du design.

Certes, mais lorsqu’on lance sa startup, les conditions économiques imposent des choix. La préférence ira logiquement vers les profils techniques et marketing/communication…

Certains entrepreneurs vont intégrer immédiatement un chief designer, mais ce n’est en effet pas la majorité. Par ailleurs, les chefs d’entreprises sont souvent bien moins à l’aise pour piloter un designer plutôt qu’un développeur ou un marketeur. D’où ce frein à débloquer des budgets pour internaliser le design ou se faire aider par une agence externe. Mais il y a une bonne nouvelle pour les startups car la BPI est consciente de l’intérêt du design, pour lequel elle investit avec une multitude d’aides de financements et de formules de diagnostic. Investir sur ce poste n’est pas une hérésie : on est au cœur du produit quand on parle de design. Il ne faut pas se tromper dans ses choix et ne pas confondre le fond et la forme. Trop souvent un produit est lancé, il ne fonctionne pas et donc la startup pivote. Mais c’est prendre le problème à l’envers…

Quelques conseils pratiques pour les startups lilloises ?

D’abord, le chef d’entreprise doit savoir s’il a une capacité à être concepteur ou pas. Ça nécessite beaucoup de recul et accepter la délégation. Il faut garder en tête que le designer n’est pas là pour remplacer le créateur, mais pour l’accompagner. Un stratège et un tacticien sont toujours complémentaires. Lorsque qu’il y a la volonté d’être une « design centric company », on intègre un designer et/ou on se fait aider par un senior externe. La clé est de s’entourer d’un professionnel qui connaît profondément le numérique, qui est un changement de paradigme profond, puis de s’inscrire dans une démarche qui repose sur une mécanique d’itérations et d’interactions permanentes, sans tomber dans le travers des méthodes trop caricaturales. Enfin, il est sage de ne jamais faire de différence entre une maquette et un prototype. C’est la même chose : le prototype permet de voir, d’utiliser et de valider l’architecture fonctionnelle du projet.

Pour finir, pourquoi les entrepreneurs basés à EuraTechnologies devraient aller voir les expositions de Lille Métropole 2020, Capitale Mondiale du Design ?

Tout d’abord pour l’histoire industrielle très forte qui habite cette région ! Le Nord a une histoire très particulière : ici on sait faire des produits et on fait tout soi-même de façon très verticale, à l’exemple aujourd’hui de Decatlhon ou de La Redoute hier.

L’envie de connaître, de comprendre et de maîtriser son sujet est typique de cette région, à l’exemple de son génie du développement urbain et architectural comme à Euratechnologies ou Saint-Sauveur. C’est profondément culturel, d’où l’importance d’intégrer plus ce savoir-faire en design pour sublimer cette expertise très particulière. Et le logiciel, production du XXI siècle ne doit pas échapper pas à cette logique.

C’est un évènement unique en France qui est parfaitement légitime à Lille. Les expositions sont intéressantes car elles montrent aux visiteurs la diversité du design : on y voit du design très classique (meuble, voiture, innovation) et comment des équipes transforment des technologies pour en faire des produits innovants chez des startups ou dans les grands groupes. On y découvre aussi comment les grandes entreprises exploitent le design pour construire leur offre de business. Enfin, les startuppeurs pourront être surpris et inspirés par le potentiel du design dans le numérique. Ils découvriront des designers qui travaillent sur des objets connectés, de la visualisation de données, la gestion des données, ou encore la transmission de documentation et de connaissance unifiées pour les grandes entreprises. Cette exposition est une occasion unique d’inspirer les entrepreneurs qui sont dans la création de produits et de services, car oui, le design est pour tout le monde !

Pour en savoir plus sur Lille Métropole 2020, Capitale Mondiale du Design
https://www.designiscapital.com/

*Architecte de formation, diplômé de l’Ensci-LesAteliers, conférencier international et enseignant, il est fondateur de NoDesign, la première agence de design numérique. Son livre « Le design des choses à l’heure du numérique » s’adresse aux créatifs, aux innovateurs et à tous ceux qui s’engagent dans la transformation de notre époque.

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